Édith et Michelle, inséparables devant l'usine bloquée
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Jean-Yves DESFOUX.
Depuis 32 jours, les ouvriers occupent l'usine Plysorol de Lisieux. Nuit et jour. Sur 225 salariés, 151 ont été licenciés. Tous se battent pour une prime de départ correcte. À la tête du mouvement : deux femmes. Ni « pasionaria » ni rebelles, Édith Maunoury et Michelle Lemazurier sont des marathoniennes de la résistance. Elles mènent aujourd'hui la plus grande course d'endurance de leur vie.
La première est encartée à la CFDT ; la deuxième à Force ouvrière. Édith et Michelle sont deux prénoms qui ne fonctionnent que par paire. Deux faces d'une même pièce. Piliers d'une usine dans laquelle elles sont rentrées gamines, à 14 et 16 ans. Mères courage du combat que mènent les salariés de l'entreprise Plysorol, ex-leader européen du contreplaqué. Placé en liquidation judiciaire, le groupe a été repris par un industriel libanais en octobre. Il veut fermer l'usine et en ouvrir une autre, à Lisieux.
Depuis un mois, elles sont là, sans relâche, à la porte de l'entreprise. Édith le jour et Michelle la nuit.
L'équipe du matin arrive sur les coups de 5 h. Celle de journée la relève à 13 h 30. Et l'équipe de nuit prend son quart à 21 h. Le jour, c'est la vérité crue, violente, sans fard. Le bitume noirci par le feu, les panneaux et leurs slogans peints à la bombe, un énorme tas de cendre, des croix suspendues à l'entrée de l'usine. On attend fébrilement le coup de fil salvateur : un signe que les choses se débloquent là-haut. Édith et Michelle en tout cas y travaillent. Lundi, elles étaient à Bercy, au ministère de l'Industrie pour ouvrir les négociations.
« Édith et Michelle, elles sont là, toujours à fond, mais jamais devant, siffle admiratif Jean-Marc, 55 ans dont trente-sept ans de maison. Grande gueule, à la fausse allure de pirate, il salue le travail des filles. Elles ne sont pas du genre à tirer la couverture à elles. » Il fait partie des 74 salariés repris, comme Michelle. Mais pas comme Édith. Pourtant, comme elles, il est là pour que ses collègues obtiennent une prime de départ correcte : 20 000 € par personne. « Elles jouent le collectif et ça, c'est bien. Sans la solidarité entre nous, on n'aurait jamais pu tenir. »
« Cette usine, c'est notre vie »
La nuit, c'est la trêve. Autour du feu, les langues se délient. C'est même l'heure où les salariés s'autorisent un coup de mou. On picore les gâteaux amenés par chacun. Et on met la radio pour se tenir éveillé. C'est aussi le moment où les voisins viennent échanger quelques mots. Donner un peu d'argent ou apporter une marmite de soupe bien chaude. La semaine dernière, c'est un pizzaïolo qui s'est invité sur le campement pour faire des pizzas. Gratuitement.
Tous ont conscience de vivre le dernier acte d'un monde ouvrier qui se meurt. « Cette usine, c'est toute notre vie. Les ateliers, les machines, on les connaît par coeur », expliquent d'une même voix les deux syndicalistes. Comme beaucoup de leurs collègues, Édith et Michelle ont plus de trente ans d'usine. « Vu le temps qu'on a travaillé dans les ateliers, la semaine, le jour, la nuit, et même les samedis, on peut dire qu'on a passé plus de temps là que chez nous », plaisante Édith, maman d'un garçon de 30 ans, d'une fille de 27 ans et déjà grand-mère. Une vie entière dédiée à Plysorol. Par 45° l'été au contact des machines brûlantes. Et moins 5° l'hiver, les doigts raidis par le froid. Tout ça pour un salaire de 1 393 € brut par mois.
« On est des purs produits Plysorol : on a travaillé ici, on a évolué dans ces ateliers, on a jamais fait de formation à l'extérieur, pointe lucidement Édith. Qui voudra de nous maintenant ? Quoiqu'il arrive, on va souffrir. » À l'heure du Grenelle de l'environnement et de l'écologie, elle s'indigne : « Nous connaissons notre boulot comme personne ! Au moment où le bois a de l'avenir et des débouchés commerciaux comme jamais, on nous fait plonger. C'est un comble ! »
Impossible pour les salariés de se projeter dans l'avenir. C'est l'action qui compte. Penser à l'après, c'est déjà quitter le collectif. Et ce serait surtout s'avouer vaincu. « Le jour où tout ça va se terminer, certains vont craquer », prédisent les deux camarades.
Dans l'usine désertée, de vieux tracts syndicaux jonchent encore le sol. La machine à café ne distribue plus de boissons chaudes depuis longtemps. La porte des casiers bat au rythme des courants d'air. Seul, le distributeur de bouchons d'oreille est plein. À côté une affiche prévient : « Petit à petit, le bruit tue l'ouïe ». Ça, c'était du temps où les machines crachaient leurs 150 décibels. Aujourd'hui, les monstres de ferraille se sont tus. Et c'est le silence qui est devenu assourdissant.